FACT-CHECKING: Interview de Kayikwamba sur DW 23 novembre 2025
Sur le M23 qui dĂ©pend du RwandaâŠ
ThĂ©rĂšse Kayikwamba : « Nous savons de qui le M23 dĂ©pend. Nous savons trĂšs bien quâavec un peu plus de pression, quâavec un peu plus de sanctions et de redevabilitĂ©, la donne peut changer rapidement. Et ça, câest notre message Ă tous nos partenaires qui, dâune part, nous encouragent dâopter pour la voie politique, mais de lâautre part, sont trĂšs timides quand il sâagit des rĂ©alitĂ©s sur le terrain. »
DW : Vous parlez de sanctions, vous dites on sait trÚs bien de qui le M23 dépend. Je suppose que vous faites allusion ici au Rwanda.
ThĂ©rĂšse Kayikwamba : « Câest le Rwanda. Je ne fais pas allusion. Nous savons que câest le Rwanda. Câest Ă©tabli par les rapports indĂ©pendants des Nations Unies. Il sâagit du Rwanda et personne dâautre. »
Faits : L'AFC/M23 est un mouvement politico-militaire congolais, composé de Congolais issus de l'armée et de la population locale. Il est donc inexact d'affirmer que le M23 "dépend" du Rwanda. Ses membres sont congolais : leur nier leur congolité, c'est légitimer davantage leur cause. La plupart d'entre eux sont des jeunes réfugiés congolais qui ont été exclus de leur propre pays, devenant ainsi des apatrides de fait. Les négociations dans le cadre de l'accord-cadre de Doha confirment que la résolution de la crise repose sur un dialogue direct entre le gouvernement congolais et l'AFC/M23, sans implication rwandaise. Aucune sanction extérieure ne pourra résoudre la crise dans l'Est de la RDC : seul un dialogue inter-congolais permettra de trouver une solution durable.
Sur la demande des sanctionsâŠ
DW : Quâest-ce qui peut ĂȘtre fait aujourdâhui pour que la situation puisse ĂȘtre inversĂ©e ? Certains parlent de sanctions Ă©conomiques. On a vu que lâUnion europĂ©enne avait mis en place un systĂšme contraignant au dĂ©but de lâannĂ©e. On a lâimpression quâau final, rien nâest fait. Il y a une espĂšce dâinertie en fait.
ThĂ©rĂšse Kayikwamba : « Donc nous demandons plus de sĂ©rieux. Nous demandons une analyse aussi plus approfondie justement de ce qui peut ĂȘtre fait. Quand nous parlons de sanctions, il y a toute une panoplie de sanctions. On peut parler de sanctions individuelles, on peut parler de sanctions qui ciblent des institutions, on peut parler de sanctions qui ciblent des entreprises. Et donc câest lĂ quâil faut justement mettre la pression et identifier quels sont les leviers quâon peut activer pour avoir une plus forte rĂ©action. Mais dire que câest complexe, dire que câest difficile de trouver un consensus, pour nous câest quand mĂȘme se dĂ©douaner assez facilement dâune situation. »
Faits : Par ailleurs, il nâest pas cohĂ©rent de demander des sanctions contre des parties directement impliquĂ©es dans les discussions. La RDC et le Rwanda sont engagĂ©s dans lâaccord de paix de Washington, tandis que le gouvernement congolais poursuit le dialogue avec lâAFC/M23 dans le cadre de lâaccord-cadre de Doha. Ces deux processus sont distincts : lâaccord-cadre de Doha se concentre exclusivement sur le dialogue entre lâAFC/M23 et la RDC pour traiter les causes internes du conflit, tandis que lâengagement du Rwanda dans lâaccord de paix de Washington vise Ă garantir la stabilitĂ© et la sĂ©curitĂ© le long de sa frontiĂšre.
Sur la ConfĂ©rence de Paris sur la rĂ©ouverture de lâaĂ©roport de GomaâŠ
ThĂ©rĂšse Kayikwamba : « Revenons encore une fois Ă lâUnion europĂ©enne, revenons aux pays europĂ©ens. Nous avons, il y a quelques semaines, eu une confĂ©rence quand mĂȘme assez fructueuse Ă Paris sur les questions humanitaires, sur lâassistance humanitaire dans la rĂ©gion des Grands Lacs. Ă peine cette confĂ©rence a pris fin, le Rwanda a fait un rĂ©tropĂ©dalage pour dire que la rĂ©ouverture de lâaĂ©roport de Goma ne pouvait se faire sans le M23. Et lĂ , malgrĂ© le fait que tout le monde sâest fĂ©licitĂ© aprĂšs cette confĂ©rence, câĂ©tait le grand silence. Nous ne parlons mĂȘme pas de politique, nous parlons de millions de vies humaines qui pourraient ĂȘtre sauvĂ©es si lâaĂ©roport de Goma Ă©tait opĂ©rationnel Ă nouveau. »
Faits : La ministre Kayikwamba devrait suivre attentivement les dĂ©clarations des organisateurs et participants Ă la ConfĂ©rence de Paris avant dâinduire le public congolais en erreur. En effet, le PrĂ©sident Emmanuel Macron, le ministre Jean-NoĂ«l Barrot et le ministre Olivier Nduhungirehe ont tous soulignĂ© que la dĂ©cision sur la rĂ©ouverture de lâaĂ©roport de Goma sera prise dans le cadre des nĂ©gociations de Doha entre le gouvernement congolais et lâAFC/M23. La proposition française concernant cette rĂ©ouverture ne confĂšre aucun rĂŽle aux autoritĂ©s congolaises ; seules la MONUSCO et lâAFC/M23 sont directement impliquĂ©es.
Lors de la ConfĂ©rence humanitaire sur la rĂ©gion des Grands Lacs, tenue le 30 octobre 2025 Ă Paris, aucun consensus nâa Ă©tĂ© dĂ©gagĂ© en faveur dâune rĂ©ouverture immĂ©diate de lâaĂ©roport de Goma. Les faits sont les suivants :
- DĂ©clarations officielles : Lors de son allocution de clĂŽture, le PrĂ©sident Emmanuel Macron a indiquĂ© que les conditions de rĂ©ouverture de lâaĂ©roport seraient nĂ©gociĂ©es Ă Doha. Le ministre français des Affaires Ă©trangĂšres a confirmĂ©, lors de la confĂ©rence de presse finale, que la rĂ©ouverture serait discutĂ©e dans ce cadre. Le Rwanda, reprĂ©sentĂ© Ă Paris, nâa Ă©mis aucune position divergente.
- RĂ©alitĂ© sur le terrain : La rĂ©ouverture dâun aĂ©roport ne peut dĂ©pendre de « conditions administratives » avancĂ©es par une partie qui nâen contrĂŽle pas physiquement lâaccĂšs. Les discussions doivent impliquer les autoritĂ©s de fait qui occupent cette zone, pour des raisons de rĂ©alisme et dâefficacitĂ©.
- Différences de contrÎle et de conditions : Les conditions administratives proposées par Kinshasa, qui considÚre un aéroport entiÚrement sous contrÎle de la Régie des Voies Aériennes (RAV), diffÚrent profondément de celles envisagées par Paris, qui prévoit un contrÎle partagé : MONUSCO pour le premier périmÚtre et AFC/M23 pour le second.
- Cadre sĂ©curitaire : Dans un contexte de conflit, lâouverture de corridors humanitaires exige le respect prĂ©alable du cessez-le-feu signĂ© par les parties. Ce ne sont donc pas des « conditions administratives » artificiellement posĂ©es par Kinshasa qui permettront la rĂ©ouverture de lâaĂ©roport, mais lâarrĂȘt effectif des bombardements opĂ©rĂ©s contre les positions de lâAFC/M23 et contre les villages de populations civiles Banyamulenge.
- Protocole humanitaire de Doha : Le premier protocole Ă nĂ©gocier entre le gouvernement congolais et lâAFC/M23, dans le cadre de lâaccord-cadre de Doha signĂ© le 15 novembre 2025, porte prĂ©cisĂ©ment sur lâaccĂšs humanitaire « sans entrave, sĂ»r et durable », chaque mot ayant son importance.
Sur la question des FDLRâŠ
DW : Un autre point qui pose vraiment problĂšme aujourdâhui dans les huit protocoles qui ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s Ă Doha il y a une semaine maintenant, câest le retour des anciens FDLR. Alors on sait que ça, câest le point le plus difficile. Certains disent que le Rwanda lâutilise comme un prĂ©texte pour pouvoir continuer Ă attaquer la RDC. Que dit la RDC aujourdâhui ? Est-ce que la RDC est prĂȘte Ă accompagner ce processus ?
ThĂ©rĂšse Kayikwamba : « Ăvidemment, et nous ne le disons pas, nous le faisons. Soyons trĂšs clairs, nous ne le disons pas. Donc le CONOPS qui a Ă©tĂ© signĂ© dans le cadre de lâaccord de Washington le 27 juin a deux piliers. Le premier pilier, câest le pilier qui concerne la neutralisation des FDLR. Le deuxiĂšme pilier, câest le pilier qui concerne le dĂ©part des troupes rwandaises de notre territoire souverain. Alors nous savons trĂšs clairement que nous avons pris ces engagements. Du cĂŽtĂ© de la RDC, nous ne parlons pas de ces engagements en termes abstraits. Nous avons lancĂ© un appel aux FDLR de dĂ©sarmer, de se rendre aux bases de la MONUSCO pour ĂȘtre rapatriĂ©s. »
DW : Ils ont dit que le chemin Ă©tait obstruĂ© et que câĂ©tait difficile pour eux dâatteindre cet endroit-lĂ dans un communiquĂ© il y a quelques semaines.
ThĂ©rĂšse Kayikwamba : « Oui, pourquoi ? Parce quâil y a justement le M23 et les forces armĂ©es rwandaises qui contrĂŽlent ce territoire. Si le Rwanda veut vraiment en finir avec les FDLR, il doit aussi crĂ©er des conditions favorables. »
Faits : L'argument selon lequel « le Rwanda doit créer des conditions favorables » pour neutraliser les FDLR inverse complÚtement les responsabilités fixées par les cadres internationaux. Le CONOPS (Concept of Operations) est explicite : la neutralisation des FDLR incombe exclusivement à la RDC sur son propre territoire. Autrement dit, ce n'est pas au Rwanda de créer des conditions, mais à la RDC de démontrer sa volonté réelle de démanteler ce groupe génocidaire, conformément à ses engagements régionaux et internationaux.
Or, les faits montrent le contraire. De multiples rapports internationaux, dont la RĂ©solution 2773 du Conseil de sĂ©curitĂ© de l'ONU, ont condamnĂ© l'appui apportĂ© par les FARDC Ă certains groupes armĂ©s, en particulier les FDLR, et ont demandĂ© qu'ils mettent fin Ă cet appui. Cette collaboration est rĂ©guliĂšrement dĂ©noncĂ©e, y compris par les porte-parole des FARDC eux-mĂȘmes, qui, Ă plusieurs reprises, ont dĂ» publier des communiquĂ©s rappelant officiellement l'interdiction de toute collusion avec les FDLR. Pourtant, ces pratiques continuent.
Se contenter d'appeler les FDLR Ă se rendre volontairement aux bases de la MONUSCO pour ĂȘtre rapatriĂ©s ne constitue pas une rĂ©ponse sĂ©rieuse. Les FDLR Ă©tant structurellement intĂ©grĂ©es aux FARDC et aux Wazalendo, seul un processus de dĂ©sarmement et de dĂ©mobilisation contrĂŽlĂ© et contraignant, relevant de la seule responsabilitĂ© de Kinshasa, peut constituer une rĂ©ponse crĂ©dible.
Les Rapports du Groupe dâExperts de lâONU, notamment celui de dĂ©cembre 2024, confirment que des Ă©lĂ©ments FARDC ont collaborĂ© avec plusieurs groupes armĂ©s, y compris les FDLR, dont la prĂ©sence et les exactions sont documentĂ©es depuis plus de deux dĂ©cennies dans lâEst de la RDC.
Ainsi, lâidĂ©e dâexiger du Rwanda des « conditions favorables » occulte une rĂ©alitĂ© largement Ă©tablie : La responsabilitĂ©, politique comme opĂ©rationnelle, de neutraliser les FDLR relĂšve de la RDC. Cette responsabilitĂ© est aujourdâhui compromise par des collaborations avĂ©rĂ©es entre des forces congolaises et les FDLR, en contradiction avec les engagements officiels de Kinshasa.
FIN
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